"Un portrait n'est jamais la personne."

by Gilles Bechet, 2013 (Belgium)


Il est à l’origine du phénomène «super-modèles» qui a affolé la planète mode pendant quelques années. Pourtant, à l’entendre, il a simplement réalisé des portraits de femmes comme il les aime. Reconnu comme un des plus grands photographes et portraitistes, Peter Lindbergh est loin d’avoir rangé ses objectifs. VOUS AVEZ LONGTEMPS PRIVILÉGIÉ LE NOIR ET BLANC, POURQUOI? Pour faire court, je trouve ça beau. Sur les portraits en noir et blanc, la peau a un éclat différent. C’est comme si la lumière traversait la peau, alors qu’avec la couleur, elle reste en surface. Je trouve aussi que le noir et blanc est plus intense. Je pense que ça vient de tous ces photographes américains comme Walker Evans ou Dorothea Lange qui, à l ’époque de la Grande Dépression, ont fait des reportages pour le gouvernement. J’ai grandi dans cette école de photographie où les images abordaient des enjeux sociaux sans se cacher. Pour moi, le noir et blanc était synonyme de réalité. C’est bien sûr un point de vue, car on peut faire de merveilleux portraits en couleur. Et on peut aussi dire que le noir et blanc est une manière de se distancier de la réalité avec un point de vue plus artistique. PENSEZ-VOUS QU’UNE IMAGE RÉVÈLE LE MODÈLE OU LE TRANSFORME DANS UNE SORTE D’ALCHIMIE? C’est une question à laquelle je pense souvent. Presque toutes mes photos sont des portraits. Quand j’ai le modèle en face de moi, je n’ai pas l’impression de photographier les vêtements. Ils n’ont en soi pas beaucoup d’ intérêt, même si j’ai le plus grand respect pour les stylistes. Pour moi, les vêtements sont simplement une étape pour arriver à exprimer ce que je veux. Quand on dit d’un portrait: C’est tout à fait lui ou tout à fait elle, c’est ridicule. >Un portrait n’est jamais la personne. Sur une autre photo, on va avoir quelqu’un d’autre. Ce que vous saisissez, je pense, c’est la relation avec la personne que vous photographiez. C’est un échange et c’est ce qui se retrouve sur l’image. À VOS DÉBUTS, ON VOUS A CRÉDITÉ D’UN STYLE EXPRESSIONNISTE, EST-CE LIÉ À VOS ORIGINES, À VOTRE ENFANCE EN ALLEMAGNE DANS LES ANNÉES 40? Je viens de ~~Duisburg~~, qui est probablement la ville la plus laide d’Allemagne et, même sans doute du monde. Tout y est gris, tout est totalement industriel. Il s’en dégage malgré tout une certaine beauté que je suis apparemment le seul à voir. Devant ce genre de paysages, j’ai toujours le cœur qui bat plus vite. Chaque fois que des amis veulent venir voir d’où je viens, je les emmène faire un tour en voiture. Alors que je m’enthousiasme pour tous ces paysages industriels, je les vois plutôt incrédules ou dubitatifs. VOUS N’AVEZ JAMAIS VOULU VOUS REVENDIQUER COMME PHOTOGRAPHE DE MODE. POURTANT, VOUS ÊTES À L ’ORIGINE DU PHÉNOMÈNE DES «SUPERMODÈLES»… Quand on me demande d’où vient mon inspiration, je réponds d’un peu partout, sauf des magazines de mode. C’est ce qu’en font la plupart des photographes, ce qui veut dire qu’ il n’y a plus d’originalité et que la plupart des images se ressemblent. Je n’ai pas voulu être photographe pour fournir des images ou pour vendre des vêtements. Ce qui est le plus important à mes yeux, c’est de contribuer à définir ce qu’est la femme aujourd’hui. C’est ça mon boulot. Dans les années 80, je travaillais beaucoup en Europe, j’ai eu plusieurs demandes du Vogue américain, que je refusais systématiquement. Ils ne comprenaient pas pourquoi. J’ai fini par aller à New York pour expliquer que les femmes qu’on voyait dans le magazine à cette époque, apprêtées, maquillées représentaient tout ce que je n’aimais pas. Alexander Liberman, qui était directeur de Condé Nast, m’a pris au mot: Allez où vous voulez et montrez-moi votre type de femmes. J’ai été sur la plage à Los Angeles avec quelques mannequins inconnus. Il y avait déjà Linda Evangelista, Christy Turlington et Tatjana Patitz. On a fait des images très simplement. J’en étais très content. Quand il a vu mes photos, Liberman s’est gratté la tête, m’a dit: 'Merci jeune homme. Au revoir!' Six mois plus tard, Anna Wintour a repris le magazine. Elle a vu les photos qui correspondaient exactement à ce qu’elle voulait faire. MAIS CETTE RÉVOLUTION N’A PAS DURÉ? En quelques années, on en a fait les dix visages qui faisaient la loi dans les magazines. Et ces dix visages ont été corrompus par l’industrie de la mode et des cosmétiques à coups de contrats de 50 millions de dollars. On les a vues avec plus de maquillage, plus de bracelets en or et pour f inir, elles ressemblaient exactement aux femmes qui étaient là avant elles. Elles avaient perdu toute leur fraîcheur et leur indépendance. ON VOUS PRÉSENTE COMME UNE ICÔNE DE LA PHOTO, QUELLES SONT LES PERSONNES QUI, POUR VOUS, SONT DES ICÔNES? La femme qui travaille chez moi. Ma femme de ménage est une icône. Elle ne demande jamais rien. Elle travaille dur et c’est une personne merveilleuse. Elle travaille cinq fois plus vite que n’ importe qui avant elle et elle adore mes gosses. J’aurais tendance à choisir des gens normaux comme icônes. J’ai rencontré pas mal d’icônes. Certaines d’entre elles étaient exceptionnelles, d’autres ne l’étaient pas. Je suis un peu fatigué de l’«icônisation» systématique des célébrités. Mais ~~Cate Blanchett,~~ pour ne citer qu’elle, est une personne vraiment merveilleuse. Kate Winslet également mais, à côté d’elles, il y a aussi de nombreuses stars hollywoodiennes qu’on ne voit jamais sans leur agent et leur secrétaire particulier. Dès qu’on leur adresse la parole, elles doivent regarder vers quelqu’un d’autre pour guetter une réponse. Les personnes remarquables sont généralement modestes. AVEZ-VOUS UNE MÉTHODE POUR CRÉER UNE BONNE RELATION AVEC LES MODÈLES? Il faut qu’ils se sentent à l’aise. Pour cela il n’y a pas de «trucs» sinon qu’il faut aimer les gens. Vous êtes différent chaque jour. Il ne faut pas tricher, simplement rester soi-même. Certains jours, c’est plus difficile. Mais quand le modèle se sent bien, il ne fait rien, il n’essaie rien et révèlera un peu de lui-même. QUELLE EST LA CHOSE LA MOINS CONVENTIONNELLE QUE VOUS AVEZ FAITE EN PHOTO? Chaque jour, il faut essayer d’être différent et non conventionnel. Surtout quand on prépare les choses à l ’avance, il faut avoir le courage d’agir complètement différemment. C’est très important, vous faites des photos sur le moment même pas trois semaines avant. La chose la moins conventionnelle à faire, c’est de ne pas respecter ce qui a été prévu. Cela demande de se sentir à l ’aise, j’y arrive seulement depuis quelques années. Je n’aurais pas pu travailler comme ça à 25 ans. Il faut être sûr de soi et travailler avec des gens qui vous font conf iance. PENSEZ-VOUS QU’ON PUISSE CONNAÎTRE UNE NOUVELLE ÉPOQUE DES SUPER-MODÈLES? Je ne crois pas. Cela a correspondu à un moment où l’image de la femme dans la photographie de mode a été complètement chamboulée. Ce n’était pas uniquement dû aux modèles qui, bien sûr, étaient très belles mais à ce qu’elles véhiculaient. Aujourd’hui, il n’y aurait rien d’exceptionnel à prendre cinq ou dix mannequins inconnues. On peut le faire à tout moment. Régulièrement, des nouveaux mannequins apparaissent mais elles ne représentent rien de fondamentalement différent de tout ce qui a été vu auparavant. Mais ça pourrait encore arriver, pourquoi pas ? Si on rassemble cinq mannequins et qu’on leur trouve quelque chose comme les cinq visages les plus romantiques sortis d’un film de Tarkovski, par exemple, et qu’elles changent notre appréciation de la beauté avec des visages que l’on n’aurait jamais vus auparavant. Ça se pourrait…